
NETTALI.NET – La décision de faire prendre à l’équipe du Premier ministre Abdoul Mbaye des vacances a été mal accueillie dans de larges franges de l’opinion. Tout est « urgence » alors que la fatigue physique ou un surmenage de groupe ne sauraient être invoqués : les ministres ne sont en fonction que depuis quatre mois...
Ne serait ce pas une autre raison qui a amené cette pause dans la réunion du conseil des ministres ? Le président Macky Sall découvre l’ampleur de la tâche et il aurait des envies de remise à plat. Il avait eu un aperçu de l’immensité de la charge, lors de ses passages à l’Intérieur ; aux Mines, à l’Energie et à l’Hydraulique ; mais surtout en tant que Premier ministre.
Maintenant, il détient les plus hautes responsabilités du pays. Etre chef d’Etat, c’est une expérience que peu d’hommes dans les milliards d’individus que la Terre a comptés et comptera, ont vécu, vivent ou vivront.
Si le quotidien « Enquête » se demande dans son édition du mercredi 08 août dernier « Où va Macky Sall ? », c’est que les interrogations fusent de toutes parts à propos de sa gouvernance. Illisibilité est le mot qui revient avec insistance.
Y a-t-il eu erreur de casting lors de la formation de son premier gouvernement ? Abdoul Mbaye fait-il l’affaire à la Primature ? Il est clair qu’en nommant deux banquiers à la tête du gouvernement et au ministère de l’Economie et des Finances, Macky Sall a pensé aux mutations en cours dans l’économie mondiale : un système financier international en crise, la timide relance de l’économie américaine, la récession en Europe.
LA TENTATION DE L’ENDETTEMENT
Les modèles de financement des économies pauvres ont évolué en raison de la rareté de la ressource : de plus en plus, les Etats comme le Sénégal se tournent vers les marchés financiers pour lancer des levées de fonds (bons du trésor, obligations), alors que la crise de la dette rend les paiements extrêmement lourds dans le long terme. C’est donc l’économie qui est sa principale préoccupation. Mais le duo de banquiers qu’il a placé aux manettes, saura t-il manœuvrer ?
Arrivé au pouvoir en mars 2012, Macky Sall n’a pas hérité d’une situation enviable. L’Etat du Sénégal doit actuellement 2704 milliards F Cfa à des structures financières. La dette extérieure a doublé entre 2010 et 2011, elle est passée de 864 milliards à 1752 milliards et la dette publique est passée 2190 milliards.
Les dernières années du régime de Me Wade ont vu la spirale de la dette reprendre à un rythme effréné et annihiler la « révolution » budgétaire tant espérée, celle qui verrait les dépenses en investissements prendre une part assez importante devant celles liées au fonctionnement et au personnel.
Qu’a fait le président Wade de cet argent ? Il a entretenu l’Etat, payé les salaires, mais beaucoup fermé les yeux sur les dérives de ses collaborateurs. Il a investi globalement dans les investitures routières dans la région de Dakar, la finition de grands travaux pas assez médiatisés comme l’approvisionnement en eau potable de l’axe Ndiosmone-Fimela-Ndangane, la décriée autoroute à péage en raison des faveurs accordées à l’entreprise Eiffage concessionnaire qui l’a construite, Sénégal Airlines, les ponts sur le Doué désenclavant effectivement une partie importante du Fouta pour ne prendre que ces exemples…
Mais le bilan global est négatif. Surtout dans le domaine de la bonne gouvernance. La filière arachidière déstructurée, le tissu industriel pas encore étoffé malgré une frénésie (une nébuleuse pour dire vrai) dans le secteur des mines avec l’or du département de Kédougou et les terres rares de la Grande côte et l’essor des cimenteries tirées par la forte activité dans le bâtiment, c’est la morosité ambiante car le gouvernement n’a pas encore donné des indications claires.
Il y a certes la promesse de la baisse de la fiscalité sur les salaires, l’effectivité d’un renouveau dans l’indépendance de la justice (détail important pour l’attrait des investisseurs) et le développement de l’agro-business sur fond de conflit foncier.
Sous Wade donc, les coups de pouce des bailleurs du Sénégal ont, dans une très large mesure, servi à des investissements d’intérêt public. Elles ont été réinjectées dans le budget national et réorientées vers les secteurs sociaux de base ou utilisées pour des activités de développement, pour la réalisation d’infrastructures, notamment.
« Mais aussi importants soient-ils, ces fonds représentent des moyens relativement modestes par rapport à l’immensité des besoins qui interpellent l’Etat, tant du point de vue de la demande sociale que des impératifs d’investissements pour soutenir la croissance et le développement économique », souligne Amadou Fall dans « Les Afriques ». Ce gap rend inévitable l’endettement public, les fonds propres à l’Etat ne suffisant pas.
LE RYTHME DE MACKY SALL
Il faut donc rendre le pays plus attractif. L’ancrage démocratique du Sénégal confirmé lors de la dernière présidentielle ayant fait monter sa côte, -la Chine commerce de plus en plus avec Dakar, la tradition d’assistance des pays Arabes et du Japon reste intacte, et les Usa, ainsi que l’Union européenne sont des alliés certes intéressés-, il y aura la tentation de l’endettement public sur le marché sous-régional.
Mais pour Abdoul Mbaye et Amadou Kane, ce sera un changement de rôle, à côté de la nécessaire conformation de leurs méthodes aux influents Inspecteurs du Trésor, des Impôts et domaines qui constituent une puissante « nomenklatura » au sein du ministère de l’Economie et des Finances. En tant que banquiers, ils collectaient l’épargne pour le faire fructifier en le la prêtant. Cette fois-ci, ils seront dans la position du demandeur.
Quand un régime prend le pouvoir, il a six mois pour mener les réformes les plus hardies. Les Sénégalais découvrent que leur nouveau président à un rythme qui lui est propre. Il ne se presse pas. Mais dans peu de temps, son gouvernement devra accentuer la luminosité de ses phares pour donner des indications un peu plus claires.
D’autant que les atouts du Sénégal sont indéniables, malgré la crise énergétique : fort potentiel de croissance dans le secteur des services (informatique, télécoms, expertise des ressources humaines), augmentation de la production rizicole, développement des cultures maraîchères et vivrières, ouverture du corridor Dakar-Bamako (ce qui accroît l’attractivité du port de Dakar), accroissement de la mobilité urbaine à Dakar, stabilité de la politique monétaire, pertinence de la Stratégie de croissance accélérée… Mais les chantiers sont plus vastes que les acquis.
Depuis quatre mois, Macky Sall a surtout agi sur son image (le respect de la parole donnée et une gouvernance modeste), manœuvré ferme pour constituer une alliance avec ce qui pourrait constituer des oppositions menaçantes pour son pouvoir, lancé des audits pour la traque des biens mal acquis, actionné la Cour de répression de l’enrichissement illicite, mais pas encore d’initiatives volontaristes.
Et quelques fois des impairs. Un seul point suffit à démontrer que l’action du gouvernement est brouillée dans certains domaines comme le chômage des jeunes. Trois structures de l’Etat en sont chargées : Le Fonds national de promotion de la jeunesse (Fnpj), l’Ofejban de la banlieue dakaroise et l’Agence nationale pour l’emploi des jeunes (Anej) ; toutes sont financés sur le budget de l’Etat. Autre impair relevé les conflits d’intérêts en ce qui concerne certaines nominations...
C’est le grand écart entre la recherche de la vertu dans la gestion et la rationalisation des ressources ; et la realpolitik dont l’un des axiomes est que l’Etat est avant tout le principal pourvoyeur de « positions », sortes d’agios politiques.
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Excellent article, bon équilibre tant du point de vue de la rédaction que de la démonstration avec faits à l’appui.
Bonne continuation.