
C’est à Ziguinchor, au terme du conseil des ministres de mercredi 27 juin 2012, que le Président Macky Sall s’est prêté à l’épreuve de questions sur sa gestion, près de cent jours après son accession à la magistrature suprême. Face à six journalistes de la presse, venant du privé et des médias publics, le prédécesseur d’Abdoulaye Wade à la tête de l’Etat du Sénégal, revient sur ses chantiers, en insistant sur les urgences de l’heure. De la crise casamançaise à l’Education, l’Agriculture, le gouvernement, les Wade, es audits, les Législatives, les réformes attendues, Benno Bokk Yakaar, les questions internationales, il brasse plusieurs sujets, au rythme des questions, en tentant d’expliquer les raisons de la crise actuelle et tracer des perspectives d’avenir. Esquivant souvent les questions politiquement gênantes, développant à souhait sur les autresoù il sent mieux à l’aise, il abat ses cartes et prend date. EnQuete propose ici, des extraits de cet entretien, dans ses parties les plus saillantes.
Monsieur le président, vous venez de faire 100 jours à la tête de l’État du Sénégal depuis votre élection le 25 mars dernier. 100 jours, c’est le délai qu’avait promis votre prédécesseur Abdoulaye Wade pour régler la crise casamançaise, il n’y a pas eu de résultat, tout comme le régime socialiste n’avait pas réussi à régler ce problème. Vous héritez donc de ce dossier brûlant, que comptez-vous faire pour un retour définitif de la paix en Casamance ?
Vous avez raison de dire que depuis trente ans, notre pays vit un drame avec la crise casamançaise. C’est une crise qui dure depuis 1982. Elle a eu des origines diverses qui ont poussé nos frères à prendre les armes pour revendiquer l’indépendance de la Casamance. Depuis trente ans, des efforts ont été faits par les différents gouvernements. Il ne s’agit pas de minimiser ces efforts du président Abdou Diouf d’abord, et du président Abdoulaye Wade, ensuite. Je suis arrivé à la tête de l’Etat au moment où la question est restée entière. Il y a eu quand même des évolutions positives, parce qu’il y a une sorte de trêve, un cessez-le-feu qui ne dit pas son nom, mais qui je l’espère va se consolider, parce qu’il y a de bonnes dispositions de part et d’autres d’après les renseignements et d’après les contacts que j’ai eus avec la rébellion. J’espère que sous mon magistère, nous pourrons trouver une solution durable. Tout ce que je peux faire, c’est d’engager l’État du Sénégal dans la voix du dialogue, de la paix. Il s’agit de défendre l’intégrité territoriale, il s’agit aussi de créer les conditions de dialogue pour que tous les Sénégalais, qu’ils soient du nord ou du sud, puissent se retrouver dans un même territoire, dans une même nation, que les efforts de développement soient accentués particulièrement dans cette région naturelle de la Casamance. C’est pourquoi, saisissant l’occasion du Conseil des ministres décentralisés ou délocalisés, j’ai lancé l’idée d’un développement territorial, qui devra s’appuyer sur les potentialités de chaque région, mais aussi sur les spécificités de chaque région pour asseoir une base de développement intégré tenant compte de ces spécificités et de ces potentialités. La Casamance va être le point focal de cette expérimentation, et j’espère qu’à travers des grappes à construire avec les différents projets et programmes dans la région, avec également des pôles d’excellence rural avec un programme accéléré de désenclavement intérieur comme extérieur, par voie aérienne, fluviomaritime et par voie terrestre, nous pourrons donner des réponses déjà à la paix. Mais la paix sans les réponses économiques, sans les réponses liées au développement ne sera que vaine tentative. Il y aura naturellement la question de la négociation, du pardon, de la réconciliation, de la démobilisation, de la réinsertion des combattants et du développement de façon générale de la Casamance. Il s’agit d’un engagement et je suis pleinement engagé à travers cela, j’encourage toutes les forces vives, toutes les bonnes volontés à oeuvrer pour que nous nous retrouvions à cet idéal de paix. Le chef rebelle Salif Sadio semble favorable à l’ouverture de négociations avec les nouvelles autorités, quoi que ces négociations se fassent sous la médiation de la communauté catholique et hors d’Afrique. Est-ce une proposition qui vous semble recevable ? J’ai suivi le communiqué de Salif Sadio, je l’ai salué parce que c’est déjà un pas positif. Maintenant, aller négocier à l’étranger, je n’y suis pas fondamentalement opposé mais tout dépend du menu des discussions et de quoi nous allons discuter. Ne campons pas sur les préalables, mais de toutes les façons, c’est un pas, il devrait être confirmé par la libération des otages ou des prisonniers et aussi, il faudrait un cessez-le-feu clair et net et le reste, c’est de discuter.
Seriez-vous prêt à lever le mandat d’arrêt qui pèse sur Salif Sadio ?
Si ça doit être un préalable pour aller vers la paix, absolument ! (...)
Vous avez eu à faire des visites des cantonnements militaires à Bango et vous avez promis une aide accrue ou un soutien aux forces engagées pour la défense du territoire. En quoi consistera ce soutien et quelle attention ou quelle aide comptez-vous apporter aux blessés ou mutilés de guerre ?
La question de la défense nationale ne peut pas être traitée fondamentalement dans les médias. Mais, ce que je peux dire, en ma qualité de chef suprême des armées, je me dois de leur assurer les meilleures conditions d’assumer cette fonction régalienne. S’agissant du moral des hommes, j’ai décidé de doter dorénavant l’armée nationale des moyens en ce qui concerne les oeuvres sociales. Jusque-là, les soldats qui perdaient la vie dans le cadre des opérations, leurs familles n’avaient rien du tout. Il n’y avait pas de capital décès et rien n’était versé à la famille. J’ai décidé par rapport à la jurisprudence du Joola, dorénavant, 10 millions seront versés aux familles des soldats disparus ou morts sur le terrain des opérations. Également, la même somme pourrait être versée aux blessés graves ou aux mutilés de guerre. En dehors de cela, des efforts seront faits dans l’équipement individuel à la protection du soldat contre les balles, contre les mines et donc des moyens militaires normaux leurs seront donnés pour pouvoir assumer leur mission.
Parmi les causes qui sont avancés pour expliquer la persistance de la crise casamançaise, on parle d’une nébuleuse d’intérêts de personnes plus ou moins identifiées qui tireraient les ficelles de la crise parce qu’elles en profitent. Est-ce que vous appréhendez cette crise sous cette dimension-là, sous le registre de la complexité du problème par rapport aux intérêts avoués et inavoués ?
Dans chaque crise, il y a ce qu’on appelle l’économie de la guerre. Vous avez des seigneurs de guerre, des professionnels qui opèrent dans un sens ou dans un autre. Ici, dans le cadre de la recherche de solutions, les différents gouvernements ont dû s’appuyer sur ces personnes pour essayer de trouver des solutions. Pour le moment, nous n’en sommes pas là puisque nous ne sommes pas dans cette logique de donner des missions à des « Monsieurs » Casamance ou de donner des ressources financières à des personnes pour transférer de l’argent en direction du maquis ou quelque chose de cette nature. Par contre, toutes les bonnes volontés qui se manifestent, qui par des contacts divers peuvent amener les uns et les autres à faire avancer les positions, ils seront les bienvenus et seront considérés comme des interlocuteurs.
Quelle sera la stratégie de Macky Sall pour régler la crise casamançaise ?
Il n’y a pas de stratégie de Macky Sall. Il y a d’abord des acteurs au sein de l’État et au sommet, il y a le président de la République, les services, le ministère de l’Intérieur, le ministère des Forces armées. Vous avez aussi des chefs d’Etat comme ceux de la Gambie, de la Guinée Bissau qui constituent l’arrière-pays de la rébellion. Essayer de sensibiliser ces pays qui sont de fait partie prenante dans la mesure où nos territoires sont liés, c’est un début de solution. Il faudra aussi tenir compte de la réalité, de la composition sociologique de la population en Casamance. Il y a les femmes, les cadres casamançais, les autorités coutumières, religieuses. Il faut écouter tout le monde et essayer d’avancer vers le dialogue. C’est une stratégie globale en apportant des solutions concrètes. L’Iran est tombé sur la crise casamançaise comme un cheveu sur la soupe avec cette histoire d’armes interceptées ; le Sénégal a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran. Allez-vous renouer le fil du dialogue avec Téhéran ? Notre rôle est d’abord, avant d’envisager des relations avec l’Iran, de clarifier ce qui s’est passé avec ce pays. On a accusé l’Iran, mais est-il effectivement coupable ? Où alors est-il envisageable dans cette hypothèse de renouer le contact avec l’Iran ? Donc, tant que cette question n’est pas réglée, le renouvellement ne peut pas être envisagé. Nous travaillons pour voir exactement ce que l’Iran nous a fait, de voir le rôle des uns et des autres avant de donner une suite à cette réflexion.
Monsieur le président, en arrivant au pouvoir, vous avez trouvé l’État du Sénégal dans une certaine situation économique. D’aucuns ont dit que les caisses de l’État sont vides. Pouvez-vous nous dire comment vous avez trouvé les caisses de l’État ? Sont-elles réellement vides ?
Les caisses de l’État qui sont vides, c’est une expression. Il faudrait en avoir une vision imagée. Le Sénégal est un État pauvre. Nous sommes classés parmi les Pays pauvres très endettés (Ppte). La solidité de notre économie malgré ce statut dépend de ses performances et de la validité de notre cadrage macroéconomique. Il y a des agrégats qui doivent être appréciés, il y a des indicateurs qui permettent de mesurer la solidité et la cohérence de l’économie. Dans ce cadre, l’un des indicateurs essentiels est d’avoir un déficit budgétaire soutenable. Le critère de convergence de l’UEMOA avait fixé ce niveau de déficit à 4%. C’est un indicateur très important que nous suivions avec le Fonds monétaire international (Fmi). Au moment où je prenais service, le déficit était de plus de 7,5% déjà. C’était plus de 652 milliards de déficit par rapport au budget déjà voté en 2012, qu’il faut chercher, c’est-à-dire accroître la dette. Mais j’avais décidé de travailler sur la réduction des prix des denrées de première nécessité, et j’ai tenu, malgré cette situation, à faire cette réduction pour alléger les souffrances des populations. Heureusement, pour une denrée comme le riz, c’est le patriotisme de l’Unacois et de ses commerçants qui nous a sauvés pour que nous n’ayons pas à soutenir davantage cette baisse. Également pour l’huile, nous ne subventionnons pas de l’huile pour des gens qui ont les moyens. Pour le riz aussi, il ne s’agit pas de subventionner celui de haute qualité, mais le riz consommé par les ménages les plus pauvres, les plus démunis. Cet effort, grâce à la coopération avec l’Unacois, ne nous a coûté que 8 milliards sur les 9 mois qui restaient. Il y avait un autre déficit sur la Senelec. Pour maintenir les prix actuels, il fallait que l’État, pour cette année, mette 105 milliards Cfa alors qu’on n’avait prévu dans le budget 2012 que 40 milliards de F Cfa. Il y avait donc un déficit de 65 milliards qu’il fallait trouver. Au moment où je prenais le pouvoir, il y avait la famine en milieu rural. Dans tout le Sahel, l’année 2011 a été une année catastrophique. Le gouvernement qui m’a précédé devrait lancer l’appel à l’aide internationale et surtout mettre des moyens pour soutenir ces efforts. J’ai investi 30 milliards Cfa pour le soutien alimentaire. La coopération internationale nous a également aidés. Ces populations ont été évaluées à plus de 800 000 personnes qui sont aujourd’hui touchées par ce fléau. En plus de cette aide alimentaire, il y avait l’aide sur l’aliment de bétail qui a été fortement subventionné. Il fallait aussi préparer la campagne agricole, parce qu’on n’est pas simplement dans l’aide, mais il faut de la production. Et pour accompagner cette production, nous avons décidé de mettre 34 milliards pour la campagne présente sous forme de subvention pour les semences et pour les engrais. Cela a accru le déficit et on était presque à 8%. A 8%, c’est insoutenable, donc à partir de ce moment, j’ai décidé de réduire le train de vie de l’Etat, faire un ajustement interne pour réduire les dépenses. En réduisant les dépenses, on réduit le niveau de déficit. C’est pourquoi j’ai réduit les ministres à 25. Il y a eu le débat sur les ministres conseillers, mais vous savez qu’un ministre conseiller est un statut qui n’a aucune charge en dehors de son salaire personnel. Nous avons réduit drastiquement les structures, supprimé 60 structures, agences, directions et directions nationales. Aujourd’hui, j’ai attaqué la carte diplomatique pour réduire les dépenses. La vente de l’avion, même si ça ne rapporte pas grand-chose, elle nous permet de gagner 5 milliards d’entretien annuel. Ce sont ces économies d’échelle qu’il faut faire, plus l’ajustement interne qui nous ont amené à un niveau de déficit déjà de l’ordre de 6,5% en 2012. J’essaie de finaliser les négociations avec Tigo. Si on arrive à trouver un accord, on pourrait arriver encore à baisser ce niveau de déficit. C’est une rigueur dans la gestion, c’est une orientation stratégique forte. Pour tout le reste, nous allons essayer d’appuyer le secteur social, sans oublier le secteur de la production. Le renouvellement du capital semencier.
Mais les semences sont d’une qualité douteuse, votre gouvernement l’a d’ailleurs reconnu. Bien sûr. Ce n’est pas nous qui avons créé la qualité de ces semences. Je suis arrivé au mois d’avril, vous l’avez dit n’est ce pas ?
Le stock dans le pays était faible et de très mauvaise qualité, car depuis très longtemps, le patrimoine génétique de ces semences était dévalué. Aujourd’hui, nous allons nous engager parce qu’il n’y a pas de bonnes semences au Sénégal (…).
Sur quels leviers précis comptezvous vous appuyer pour amorcer une véritable croissance, car le problème de fond, c’est celui de la croissance, de l’amélioration de la situation économique du pays. Ne pensez-vous pas qu’une rationalisation de la gestion des fonds politiques, à travers une meilleure transparence, peut constituer un début de solution ?
(…) Le secteur le plus adéquat pour accroître la croissance reste le secteur de l’agriculture. D’abord, on a vu, et c’est devenu une loi empirique, chaque fois qu’on a une bonne pluviométrie et un bon encadrement, qu’il y a eu une évolution quasiment parallèle entre la production agricole et la productivité nationale, donc l’augmentation du produit intérieur brut. L’agriculture est un secteur de production qui emploie énormément de main-d’oeuvre et de ressources. C’est par ce secteur que nous pouvons amorcer un développement de l’industrie grâce à nos industries de transformation agro-industrielles, de produits halieutiques, animalières, donc le secteur primaire, ensuite vous avez le secteur de service à travers d’abord les télécommunications qui impactent à hauteur de 12% notre production nationale ; mais je crois à l’agriculture combinée au tourisme qu’il faut redéfinir et, redonner des chances à ce secteur vital qui jadis faisait les beaux jours du Sénégal. Pour relancer le tourisme, il faut un certain nombre de réformes structurelles pour déjà changer la façon dont notre pays est aujourd’hui encadré en termes de transports aériens, en termes de gestion des aéroports, en termes de politique de redevance tous azimuts qui surchargent le pays de billets vers la destination Sénégal, alors qu’on a d’autres destinations tout aussi belles avec des billets au tiers du prix. Donc cette réflexion est engagée au niveau du gouvernement et nous allons travailler à ouvrir le ciel (…) Parlant des fonds spéciaux, nous avons un budget de l’ordre plus de 2500 milliards de F Cfa ; ils ne dépassent pas 8 milliards Cfa par an, ils n’ont jamais fait l’objet de discussions mais je dois vous dire qu’ils permettent de régler un certain nombre de situations et de dossiers qui ne peuvent pas être mis devant la presse. Un État ne fonctionne pas comme ça. Tout ce que le chef d’État est amené à gérer, il ne peut pas le mettre sur la place publique. Je ne pense pas que le vrai débat soit autour de cette question mais globalement que la gestion des ressources publiques soit faite dans un climat de transparence mais surtout d’imputabilité où les gestionnaires de fonds publics devront être amenés à rendre des comptes.
Vous avez promis un dispositif de création de 500 000 emplois dans le programme Yoonu Yokkute, où est-ce que vous en êtes ?
Je viens d’arriver, laissez-moi poser mes bagages. Pour parler plus sérieusement, le programme avait fait une projection sur 7 ans avec l’ambition de créer effectivement 500 000 emplois principalement dans le secteur primaire, notamment le secteur de l’agriculture, le secteur de la production de l’aquaculture, de l’élevage, de la production animalière et c’est dans ce secteur que nous allons faire l’essentiel des emplois. Mais ces emplois, pour être créés, devront d’abord permettre au pays de former la jeunesse. C’est pourquoi avant de répondre à ce besoin, ma priorité aujourd’hui, c’est de créer des pôles de formation professionnelle dans toutes les régions. Déjà à partir de janvier 2013, nous allons développer des centres de formation professionnelle dans chaque capitale régionale avec des spécialités selon les potentialités des zones. Ici, par exemple à Ziguinchor, nous mettrons l’accent sur l’agriculture, les métiers du tourisme et de la pêche. Dans le nord,l’accent sera mis sur des métiers de l’élevage, de la transformation des produits laitiers mais également sur l’agriculture irriguée (...)
Justement M. le Président, pour que cette confiance revienne, il faudra sans doute résoudre durablement le problème de l’énergie. Est-ce que durant ces 100 premiers jours, vous avez pu poser des actes qui permettront des solutions durables à ce problème de délestage ?
L’énergie, c’est un problème majeur pour le Sénégal. Nous avons d’abord un problème structurel dans le secteur de l’énergie, un système de production basé quasiment sur le court thermique à l’exception de l’hydraulique qui vient de Manantali qui est très faible, 80 mégawatts à peu près sur une puissance sollicitée de 500. Tout le reste, c’est de l’énergie thermique extrêmement chère puisque utilisant du fuel et parfois même du diesel. Récemment avec le plan takkal, on a eu même du gasoil. C’est comme des véhicules qui sont utilisés pour fabriquer des mégawatts... Aujourd’hui il y a des perspectives qui se dressent avec une importante découverte de gaz en Mauritanie. Mais je pense qu’un partenariat étroit avec la Mauritanie devrait nous permettre, dans un bénéfice mutuel, d’arriver à une production d’énergie abondante à bon marché... Ma politique de l’énergie sera une politique de diversification des sources de production en m’appuyant principalement sur les énergies propre telles que le gaz naturel, mais aussi une orientation volontariste vers les énergies renouvelables qui offrent de belles perspectives pour les années à venir.
Toujours est-il M. le président que les coupures de courant sont revenues ; c’est la période de chaleur, on risque d’assister à une situation encore plus difficile, qu’allez-vous faire ? Poursuivre le plan Takkal ou l’abandonner ?
Dans ce contexte actuel, on ne peut pas encore l’abandonner. Cela signifierait renoncer à 150 mégawatts qui sont horriblement chers. Nous accélérerons la réflexion de la centrale à vapeur et de certaines vieilles centrales de la Senelec qui sont aussi une composante de ce plan. Nous sommes en train de voir dans quelle mesure un abandon partiel de certaines centrales de location pourrait permettre le plein recouvrement des capacités de la centrale de Kounoune qui peut déjà donner davantage de capacités et réduire le coût puisqu’aujourd’hui, on est à 6 milliards Cfa par mois en termes de combustible rien que pour ces centrales. Donc, c’est intenable. La solution, c’est de supporter ce coût le temps de mettre de grandes capacités à revenus beaucoup moins chers. Sur ce plan, les Coréens sont en train de discuter avec la Senelec. Encore une fois, l’option, je l’ai dit à nos partenaires, reste une énergie propre mais d’ici là, nous n’avons pas d’autre choix que de produire du fuel de charbon qui peut nous revenir de 60 à 62% le kilowatt heure, alors qu’aujourd’hui on le paie à plus de 125 F.
Vous allez augmenter le prix de l’électricité ?
Pour le moment, ce n’est pas à l’ordre du jour. Nous ne comptons pas augmenter le prix de l’électricité mais si les tendances devraient se poursuivre et si les produits des hydrocarbures devraient augmenter, c’est cette situation qu’il faudrait alors envisager. Pour le moment, cette année, nous avons mis 105 milliards Cfa, il faut contenir justement ce prix, on ne peut pas indéfiniment reporter. Le Sénégal a une électricité très chère. Donc la solution durable, c’est de créer les conditions d’un approvisionnement mieux rationalisé tant pour les hydrocarbures que pour la source d’énergie elle-même. Comme je vous l’ai dit, la perspective du gaz en Mauritanie est une belle perspective. Les recherches sur notre bassin sédimentaire se poursuivent. Et d’ici là, nous sommes obligés de solliciter des énergies moins coûteuses afin de pouvoir faciliter une compétitivité économique.
M. le président, vous avez trouvé des contrats dans le secteur minier qui ne sont pas toujours à l’avantage du Sénégal. Est-ce que vous allez les laisser en l’état ou vous vous engagez dans une logique de renégociation de ces contrats ?
Pour les contrats miniers, il y a eu des difficultés sur certains. Sur d’autres, je pense qu’ils ont été signés en fonction du Code minier. C’est le code lui-même qui n’a pas offert des avantages à notre pays. Depuis quelques années, la tendance a été au sein de l’Uemoa de pousser les pays vers plus d’ouverture, au point de ne réserver aux pays que 15% de leurs propres ressources. C’est absolument inacceptable de mon point de vue. Les 15% sont des pourcentages où l’Etat ne supporte pas les investissements. Déjà, il y avait une clause dans le code minier qui permettait à l’État de monter jusqu’à 25% ou de mettre des nationaux dans le capital pour participer aux investissements. Aujourd’hui, pour ce qui concerne la mine de fer qui est la plus importante de Falémé, je dois dire pour le regretter, le Sénégal de par une mauvaise gestion de ces contrats, a été condamné à payer 75 millions de dollars. Cela a été fait en catimini, on ne l’a pas évoqué dans la presse, pourtant le Sénégal continue à payer. Après cela, le contrat a été donné à Alcelor Mittal qui n’a pas réalisé d’investissements. Le Sénégal est encore en arbitrage avec Mittal sur ce dossier. Je tenterai de rencontrer le patron de Mittal pour trouver une solution à l’amiable avant de nous permettre d’exploiter les minerais de fer parce que nous avons des compagnies capables aujourd’hui de participer à la construction du chemin de fer, du port minéralier de Bargny et d’autres dans la mine. Il est possible de faire dans la combinaison puisque le tout demande un investissement très lourd de l’ordre de plus d’un milliard de dollars (près de 500 milliards Cfa), c’est quand même énormément de ressources. Sur les mines de Sabodola, y a d’autres mines d’or, j’ai instruit le ministre en charge des Mines de nous faire le point sur cescontrats. Je ne peux pas dire que tout est mauvais ou que tout est bon, j’attends la finalisation de l’évaluation pour me prononcer.
Parlons d’une situation assez particulière qui concerne l’école sénégalaise. La situation était extrêmement dangereuse pour les élèves et les étudiants quand vous êtes arrivés au pouvoir ; heureusement que vous avez pris ce problème à bras le corps pour trouver une solution heureuse à une année qui aurait dû être blanche ou invalidée… Aujourd’hui, quelles sont les options fondamentales que vous allez prendre pour que l’école ne puisse plus connaître de telles perturbations ?
D’abord, je voudrais féliciter les enseignants, les syndicats qui ont fait preuve de compréhension et de patriotisme parce qu’on ne peut pas donner ce qu’on n’a pas. Nous sommes d’accord qu’il faut organiser de véritables concertations nationales autour de l’école. Nous avons engagé le gouvernement dans le cadre d’une négociation globale avec le secteur de l’éducation et de la formation. Dans le cadre de cette négociation, toutes ces questions vont être posées pour d’abord stabiliser l’environnement scolaire et universitaire, faire en sorte que les moyens déployés servent non seulement à l’accès mais à la qualité de l’enseignement et de la formation, valoriser également le métier d’enseignant et accroître, en tout cas, nos efforts en matière d’éducation et de formation.
Jusqu’où êtes-vous prêt à aller dans les audits ? Par rapport aux sanctions à l’encontre de ceux qui sont accusés d’avoir dilapidé les fonds publics ? On sait que vous avez fait partie du gouvernement Wade, on vous reproche même d’assumer un certain passif… Vous avez également des « amis » dans l’ancien régime… qui sont maintenant dans l’opposition… Certains d’entre eux sont sous le coup de la Justice. Jusqu’où la machine judiciaire vat- elle aller ? Est-ce qu’il ne va pas y avoir un blocage à votre niveau ?
Je pense qu’il faut remettre les choses à leur place. Il n’appartient pas au président de la République que je suis de juger les gestionnaires ou même de les envoyer devant la Justice. Mon rôle a été de ne pas protéger, justement, des gens qui pourraient être fautifs. Il appartient à la Justice de dire « tel est fautif, tel ne l’est pas ». Je suis heureux, d’ailleurs, de constater que sur des cas qui ont été cités, le Procureur a constaté que certains n’étaient pas avérés. Je parle du cas de l’AATR et l’Agence de développement municipal, d’après les renseignements que j’ai reçus du Garde des Sceaux. Donc, il appartient à la Justice d’apprécier s’il y a des fautes tout comme il appartient aux personnes citées de se défendre devant cette dernière. C’est ça un Etat de droit. Le rôle du Président, n’est donc pas de protéger un ami ou d’enfoncer un adversaire. Pas du tout. Je ne le ferai pas.
Un président de la République en Afrique a, quand même, beaucoup de pouvoir… Même si c’est de façon officieuse…
Les pouvoirs que j’ai sont les pouvoirs que me confère la Constitution du Sénégal. C’est d’être le chef de l’Exécutif. Vous savez, tout est question d’appréciation, aussi, du rôle qu’on se donne en tant que président de la République. Moi je considère que nous devons donner un peu d’oxygène à la Justice, elle doit être autonome dans ses appréciations et ses jugements et autonome dans son fonctionnement. Mon rôle n’est pas d’aller interférer dans les activités de la justice. Maintenant, comme j’ai eu à le dire, il faut que les gens comprennent qu’ils sont appelés à défendre leurs bilans. A rendre des comptes, positivement ou négativement. Et on verra. Les audits que je vais lancer n’ont pas démarré, on va cependant le faire incessamment parce que j’ai mis en place un comité national de pilotage des audits qui va être dirigé par le Premier ministre. Ce comité choisira le cabinet et le corps de contrôle qui feront l’état des lieux. Parce qu’il faut bien qu’on le fasse. Il faut qu’on évalue le contentieux de l’État lui-même, combien l’État a payé dans des condamnations, combien on a perdu de ressources là où on aurait pu faire des appels et nous pourrons pour l’avenir éviter des dérapages ou des politiques qui pourront coûter à l’État du Sénégal. Ces audits et ces états de lieux se feront à partir probablement du mois de juillet.
Dans leur ligne de dépenses, les responsables de l’ancien régime convoquent votre participation dans les gouvernements de Wade ?
Ce que je peux vous dire, c’est que c’est une fuite en avant. Je n’ai participé à aucune malversation. Ils avaient largement le temps et je pense qu’ils ne m’ont pas fait de cadeau. Moi j’ai été un adversaire farouche depuis 2008 de ce pouvoir qui vient de tomber. On a même voulu m’accuser de blanchiment d’argent avec un chef d’Etat. Je pense que s’ils avaient des cas avérés de détournement de fonds, ils n’allaient pas hésiter à me dénoncer. Il est clair que je faisais partie de ce gouvernement j’ai assumé mon bilan dans ce gouvernement, dans ce bilan il y a un actif et un passif. Il y a un bilan personnel, un bilan collectif et moral et ce bilan je le partage. Mais au plan personnel, on ne peut pas me reprocher d’avoir mal géré un fonds ou un budget sinon, ils n’ont qu’à le mettre sur la place. Aujourd’hui, il s’agit pour ceux qui ont géré de répondre. Quand j’aurai fini, ils pourront toujours revenir sur cela. Pour le moment, c’est une perte de temps.
Monsieur le président, est-ce que cette spirale des audits ne risque pas de déboucher sur une chasse aux sorcières ?
Y a pas de sorcière à chasser. Non, encore une fois, il ne s’agit pas de juger le régime de Wade. On n’est pas dans l’audit d’un régime, mais dans l’audit d’une gestion. Ceux qui ont eu à gérer des dossiers, ils doivent rendre compte. Parmi eux, il y a des gens qui ont bien géré, ils ne peuvent être inquiétés de quoi que ça soit. S’il arrive que d’autres ont eu des difficultés, il faut qu’ils répondent, c’est tout. Pour le moment, cet audit, je le rappelle, a été l’oeuvre du défunt régime. Ce sont des audits réalisés en 2008, 2009, 2010 ; vous vous rappelez les différents rapports de la cour des comptes, de l’Ige et des recommandations de l’Armp.
Que pensez-vous de l’attitude de votre prédécesseur Abdoulaye Wade qui poursuit le combat politique contre vous dans l’opposition ?
Je n’ai aucun commentaire à faire là-dessus. C’est un choix personnel et un choix, on l’assume. Je suis obligé, si je le considère comme un adversaire politique, de le traiter comme tel. J’aurais souhaité pouvoir le considérer comme un ancien président de la République qui mérite notre confiance, notre respect. S’il plonge dans la fosse politique, il sera traité comme un opposant (Rires). Vraiment pour tout ce qu’il a fait dans ce pays, vu son parcours, sa place n’est pas d’être dans l’opposition.
A côté du Président Abdoulaye Wade, il y a sa famille que vous aviez qualifiée de famille envahissante. Et il y a surtout Karim Wade qui a eu à exercer des responsabilités étatiques. Y a-t-il aujourd’hui un cas Karim Wade au Sénégal ?
Je pense que s’il y a eu un cas Karim Wade, c’est par le passé, lors de sa présence dans la sphère publique. Mais aujourd’hui, je ne le pense pas. Maintenant qu’il ne l’est plus, il est justiciable comme tout le monde et il doit rendre compte de sa gestion. C’est-à-dire qu’il doit être audité et il le sera... M le Président on est en campagne électorale et la question qui se pose, c’est votre posture de Président, de chef d’Etat. On vous reproche d’y avoir pris part alors que la loi vous l’interdit. On me reproche d’avoir mis une photo dans les affiches. J’ai respecté la décision de la cour d’appel de Dakar. Vous savez, je peux avoir un avis différent, mais je respecte quand même cette décision et je veux que tout le monde la respecte. Mais moi, j’étais le candidat du PDS en 2007 et Wade était sur les affiches sur lesquelles j’étais, cela n’avait pas causé de problèmes, peut-être parce qu’il n’y avait pas de recours. Encore une fois, nous respectons la décision de la justice ; c’est pourquoi j’ai appelé mes amis de Benno Bokk Yaakaar pour enlever ces affiches et ils ont dit qu’ils ont un mécanisme qui est de mettre sur la photo une autre pour respecter la loi...
Peut-on s’attendre alors à une réforme dans ce sens de la loi électorale, car vous avez des chantiers de réformes institutionnelles avec une nouvelle Constitution. Quel échéancier donnez-vous à cette nouvelle Constitution et quels sont les nouveaux contours de ce changement ?
Tout dépendra des résultats des élections. Je suis optimiste et je voulais mettre à profit les conclusions des Assises nationales pour m’en inspirer et ensuite proposer à la suite un projet de Constitution. Ce qui peut évidemment prendre une année et demie... Ce n’est pas la peine d’être pressé parce que les constitutions doivent être bien préparées sinon elles peuvent amener le pays dans des situations de blocage. Donc au bout d’un an et demi, on pourrait vraiment adopter cette nouvelle Constitution qui verrait d’ailleurs l’application de mon renoncement pour les sept ans et l’adoption pour un quinquennat renouvelable une seule fois et rendre la disposition non révisable.
Est-ce que cette réforme constitutionnelle va intégrer le mode de désignation des sénateurs ?
Oui, c’est un projet global qui touchera aux institutions, au mode de désignation des sénateurs, au Sénat lui-même. Pour cela, c’est à l’issue de ce processus de discussion qu’on arrivera aux institutions et à leur mode de désignation. Pour l’Assemblée nationale, je pense que nous avons un système équilibré entre un scrutin majoritaire et un scrutin parlementaire. Quant au Sénat, le choix de 66 des membres par le président de la République me semble excessif et on pourrait aller vers une révision de cette part de quotas. On va réfléchir globalement sur cette situation.
On épilogue également sur l’avenir de votre coalition ; certains disent qu’il y aura séparation après les élections. Est-ce que vous vous préparez à cette éventualité ?
Je ne sais pas pourquoi les gens prédisent le pire scénario. Ce sont des responsabilités politiques très responsables qui composent cette coalition. Nous étions en compétition et j’ai été celui que les Sénégalais ont choisi ; un choix accepté par les membres de BBY qui ont participé d’ailleurs à ce choix. Par la suite, nous avons réfléchi à mettre en place une liste commune, ce qui n’était pas évident mais nous avons eu à constituer une liste sans difficultés et vous n’avez pas entendu une grande crise parce que nous avons mis en avant des principes et des normes qui obéissent à la transparence et à l’équité. Je pense que de la même façon, nous nous devons de poursuivre ce compagnonnage et gouverner ensemble. Et moi, je ne serai pas à l’origine d’une séparation. Main-tenant à la fin du processus, c’est-à-dire en 2017, s’il y a des gens qui voudront être des candidats, ils seront libres. Moi je suis un démocrate évidement, il faut que je me prépare a cette éventualité.
Pouvez-vous dire que le gouvernement restera à cet état après le 1er Juillet ?
En principe, s’il n’y a pas de surprise venant de Mars normalement, le gouvernement ne devrait pas changer parce que c’est un gouvernement de coalition conçu sur la base de quotas distribués aux uns et aux autres, sauf donc un événement spécial.
Y a-t-il eu un consensus sur la présidence de l’Assemblée nationale où on annonce Moustapha Niasse et Idrissa Seck pour le Sénat ? Et comment comprenez- vous la réaction hostile de votre parti par rapport à ces questions ?
Je peux dire qu’au moment où nous formions la coalition Benno Bokk Yaakaar, tous les candidats, les 12 qui m’ont soutenu, l’ont fait sans aucune condition et nous n’avons pas discuté, contrairement à ce qui a été dit dans la presse, de postes. C’est seulement à la victoire que j’ai appelé les uns et les autres pour leur dire que je dois former un gouvernement et demander la position de chacun sur ce dernier. Toutefois, je me suis toujours dit que je veux avoir un Premier ministre apolitique pour mettre tout le monde à l’aise et peut-être les leaders pourraient avoir des compétences dans d’autres espaces du pouvoir. C’est comme ça que les uns et les autres ont estimé pouvoir apporter leur expérience et leur contribution dans tel ou tel domaine. Les discussions se sont arrêtées à ce niveau-là.






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