
Il faut vraiment que l’affaire soit d’un intérêt « vital » pour le pays pour que le ban et l’arrière-ban de l’Etat se retrouvent autour de son chef pour des séminaires d’explication sur la statue des Mamelles. La Rts, a ainsi consacré de longues heures à diffuser les échanges qui ont eu lieu entre le président de la république, entouré de ses ministres, et les députés, sénateurs et membres du Conseil économique et social.
L’objet du conclave ? Non, pas les inondations dans la banlieue dakaroise, encore moins les difficultés de commercialisation de la production agricole du dernier hivernage ; il ne faut surtout pas penser à la situation de ni guerre, ni paix qui prévaut dans le Sud du Sénégal, pas plus qu’il ne faut envisager qu’il s’agissait de palabrer sur notre « rapport au travail » ; non, il s’agissait tout simplement d’un discours sur le monument… Début 2010 voit les médias Sénégalais s’engouffrer sur le chemin du « monument », comme des chercheurs d’or qui ont senti la présence d’un filon. Il y a quelques mois, c’était juste un os à ronger pour les journalistes, mais l’affaire s’est avérée un gigot au four… Tous les ingrédients sont réunis : le gigantisme, son implantation, les histoires de gros sous, la paternité de l’œuvre ; il y a même des seins nus de femme et des jambes galbées ; tout le monde est servi car l’homme montre de saillants pectoraux, bref, du porno chic quoi, comme on le fait maintenant en publicité.
Dans la poussière du scandale soulevé par la décision de Wade d’ériger le monument, peu ont cherché l’influence que la presse a pu avoir dans les péripéties qui ont jalonné la polémique. Le clap de fin de cette énième téléréalité a finalement montré que tout ce raffut qui a tenu en haleine la minorité de sénégalais qui s’intéressent à ce que disent les médias n’aurait pas dû avoir lieu : le monument sera inauguré, Inch Allah, et dans des siècles, l’on dira que c’est un certain Wade, alors président d’un petit pays –le Sénégal, qui l’a fait construire. C’est qu’il voulait ; il l’a obtenu. Il compare son œuvre à la Statue de la liberté, à la Tour Eiffel ou au Christ-rédempteur de Rio de Janeiro. Ou bien peut -être, vers 2100, c’est seulement le bonnet de l’homme qui émergera, l’avancée de la mer ayant fait que voilà…
Certes, très vite, les médias se sont penchés sur l’origine des fonds pour l’édification de l’œuvre et ont évoqué sa frappante ressemblance avec une statue érigée lors de la dictature de Staline, « L’ouvrier et la kolkhozienne », un groupe sculpté composé de deux figures, une femme et un homme, brandissant respectivement la faucille et le marteau, symbolisant ainsi les deux branches du prolétariat, « moteur de la révolution », comme au bon vieux temps des illusions communistes. Ensuite, comme pour les mouches et le pot de confiture, l’argent s’étant invité dans le débat, le président-concepteur artistique, a révélé qu’il n’en coûterait rien à l’Etat. Or, c’était plutôt une opération purement capitaliste.
Sous la pression médiatique, apparaît le nom d’un homme d’affaires, Mbackiyou Faye, transhumant du Ps au Pds après 2000, qui serait au cœur d’une transaction pour le moins singulière : « on » lui affectera des terres d’une valeur de cent milliards, contre la construction d’un monument à douze milliards. Le sieur Faye est un habitué des pages « people » des journaux ; il est actuellement en bisbilles avec des disciples Mourides qui lui reprochent, avec le président du Sénat, Pape Diop, d’être impliqué dans une transaction foncière qui fera se délocaliser, selon toute probabilité, un important site de prière de la confrérie de Touba. Il y avait tout donc pour intéresser les médias.
Au fur et à mesure que les travaux avançaient et que le bronze du monument commençait à réfléchir les ardents rayons du soleil sur l’esprit des dakarois, le contexte social chargé ayant fait macérer les condiments jusqu’à l’aigreur, l’affaire prit une tournure métaphysique, si l’on ose dire. Les Africains, globalement, sont peu portés vers le gigantisme au contraire par exemple des Nord-Américains ; à Dakar, il n y a pas un immeuble qui fait plus de 25 étages. Nos visions sont à hauteur d’homme et ce n’est pas une tare ; ainsi, quand Wade érige une statue monumentale, cela heurte quelque part…
La téléréalité, on le sait, vit du suspens et des rebondissements. Alors que personne ne le lui avait demandé, le chef de l’Etat explique à ses micros, que la paternité de l’œuvre lui appartient. Mais, bon prince, il décide d’allouer une partie des revenus générés par le monument aux cases des tout-petits et à une fondation qui sera dirigée par un de ses enfants. Bronca populaire. Scandale. Les serveurs vocaux des radios explosent. Les journalistes continuent à tricoter le fil et c’est un autre sculpteur, le célèbre Ousmane Sow, adepte lui du gigantisme, qui s’invite dans le débat. On aurait plagié son œuvre. Les médias en font une affaire d’Etat et le président Wade, à chacune de ses sorties, se croit obligé d’expliquer, encore d’expliquer sa principale motivation : « faire sortir des entrailles de la terre l’Africain qui émerge vers la lumière. »
Sacrilège ! Les enturbannés et autres barbes longues endossent la tunique des croisés. « L’Islam interdit les statues », crient-ils en chœur ; le pays est divisé en deux camps –et les médias le rendent bien-, opposés. On tutoie la ligne rouge. La récurrence de certains mots indique qu’on tutoie la ligne rouge : fétichisme, idolâtrie et franc-maçonnerie. Ce sont toujours les mouches et le pot de confiture.
Bref, dans le parler populaire de la capitale Sénégalaise, certains désignent le monument comme « le fétiche de Wade », en Wolof « kheureumou Ablaye Wade bi »… Quel gâchis. Lors de ses séances d’explication, l’on arrivera finalement au dérapage présidentiel qui aboutira à une crise de trois jours entre le chef de l’Etat et l’Eglise.
Si les médias ont pu mobiliser l’opinion à propos d’un tel sujet, gageons qu’ils pourraient le faire pour d’autres. Mais les hommes sont ainsi faits qu’ils aiment le merveilleux, le légendaire, la geste et les effets de grandeur.
Au sens étymologique, l’information est ce qui donne une forme à l’esprit. Elle vient du verbe Latin « informare », qui signifie « donner forme à » ou « se former une idée de ». Tout le processus qui a conduit à l’épilogue que constitue la rencontre de réconciliation entre Me Wade et les évêques du Sénégal après le top départ (pose de la première pierre de l’œuvre) a été encadré par des canaux d’information déjà mis en situation à propos de tout ce qui concerne le vieux président. En clair, le rythme effréné de consommation de faits-divers le concernant, fait que les journalistes semblent être tombés dans le piège de Wade qui, quoi que l’on puisse en dire, fait quasiment le menu des médias. Il donne le la, sans avoir l’air d’y toucher.
Wade veut rester dans l’histoire car il y est déjà rentré. Si le monument avait été construit par nos ancêtres avant l’arrivée des colons, le premier explorateur débarqué sur les plages de Ouakam aurait d’abord cherché à rentrer dans les bonnes grâces de ce peuple capable d’une telle prouesse ; il aurait pensé à autre chose qu’à dominer, exploiter et assimiler. Mais l’Histoire est ce qu’elle est : ce que l’homme a vécu. Ce que les Sénégalais vivent aujourd’hui ne correspond pas à un besoin de gloire. Ils ont tout juste besoin de manger à leur faim, de travailler pour nourrir leur famille, de se sentir en sécurité, de savoir qu’ils peuvent espérer, d’avoir la conscience d’être partie prenante d’un projet collectif…
Haîti semble être la prochaine téléréalité. Après le drame, Wade a proposé le retour en Afrique des descendants des déportés lors du commerce triangulaire ; le Sénégal serait prêt à accueillir un nouveau « Exodus ». Un journal qui élisait l’homme de l’année a décidé de mettre le président de la République hors-concours car, selon la bonne expression d’un journaliste : « il n’est pas l’homme de l’année ; il est l’homme de tous les jours ! »





























