vendredi 22 janvier 2010 - MAMADOU SY DIT ALBERT, JOURNALISTE CONSULTANT
« La classe politique devrait saisir 2010 pour repositionner le débat sur la laïcité »
NETTALI.NET-La campagne électorale prématurée, la problématique de l’unité de l’opposition et les menaces qui pèsent sur la laïcité au Sénégal sont entre autres les sujets abordés par Mamadou Sy dit Albert, au cours d’un entretien accordé à Nettali. Ce journaliste consultant qui vient de publier un ouvrage intitulé « Ucad, cinquante après… Les mutations profondes de la communauté université » pense que la classe politique devrait saisir 2010 pour repositionner d’ici 2012, le débat sur la laïcité. Aussi invite-il la classe politique à prendre conscience de la question sociale qui selon lui, ’’est une bombe à retardement’’.

M. Sy, l’élection présidentielle est prévue en 2012, mais la campagne électorale semble démarrer. Qu’est ce qui explique cette campagne avant terme ?

La campagne électorale prématurée ce n’est pas nouveau au Sénégal qui en est habitué. En 2000, l’opposition a préparé sa campagne bien avant. Pour la présidentielle de 2007, elle a démarré en 2003-2004 et 2012 ne fait pas l’exception. Ce qui est nouveau, pour la première fois Wade est confronté à un problème de transition. Il a brigué deux mandats et il veut un troisième. Ce qui revêt un caractère très particulier, car on ne s’y attendait pas du tout à cela politiquement. Mais il a jugé nécessaire de déposer sa candidature. L’explication qu’on peut en donner, cette candidature est liée à la gestion du pouvoir de l’alternance de manière générale. L’alternance est traversée par des conflits à l’intérieur du Pds et ses différents alliés qui n’arrivent pas à trouver une entente parfaite. Il y a en dernier lieu, l’opposition qui a organisé ses Assises qui ont été un grand moment qui a fédéré l’ensemble de ses forces. De ce point de vue, 2012 pose clairement la question de l’alternance à l’alternance, donc, c’est une campagne présidentielle qui ne dit pas son nom. Aujourd’hui, la première préoccupation d’Abdoulaye Wade, c’est la préservation du pouvoir et celle majeure de l’opposition, c’est le changement du régime.

A votre avis qu’est-ce qui explique la candidature de Me Wade ?

Ce qui se dessine à l’horizon de 2012, c’est que la candidature de Wade va fédérer d’abord le Pds avec l’unité retrouvée avec le retour d’Idrissa Seck et d’anciens militants déçus. Peut être que le Pds va se réunifier autour de Wade d’une part. D’autre part, les alliés au pouvoir n’ont pas un autre candidat que Wade. De ce point de vue, il y a une unité de l’alternance autour de la candidature de Wade. De l’autre côté, il y a un débat de fond sur le scénario de l’opposition. Il n’y a plus un seul scenario. Malgré les Assises nationales, l’opposition n’a pas pu trouver un candidat consensuel. Ce qui donne plusieurs candidats comme Niasse, Tanor et d’autres. La société civile n’est pas encore derrière un candidat, elle veut imposer des primaires. Ce sont des scenarii qui se mettent en place.

Que pensez-vous de la question de l’unité de l’opposition et du cas Macky Sall qui est dans Bennoo, mais qui parle de la mise en place d’un troisième pôle ?

Macky joue le même jeu qu’Idrissa Seck a joué lors de la présidentielle de 2007. Il va refuser de s’aligner derrière la coalition Sopi et celle de Bennoo siggil Senegaal. Il a peut être deux arguments. Par rapport à l’opposition de Benno, Macky vient de la majorité présidentielle et son soutien à Tanor ou à Niasse passerait très difficilement aux yeux de l’opinion et même au niveau de ses militants. C’est à cause de ce blocage qu’il ne veut pas se suicider politiquement. Imaginez qu’il s’aligne derrière Niasse ou Tanor, ce serait compromettre historiquement son avenir politique. D’un autre côté, il calcule également le retour d’Idrissa Seck qui bloque toute retrouvaille avec Wade. C’est vrai que le débat n’est pas posé mais, à mon avis l’opposition manque de lucidité. C’est l’élément nouveau et l’erreur que l’opposition a faite en 2007 avec Idy , risque de se reproduire quand on sait qu’ Idy est arrivé en deuxième position après une présidentielle assez âpre. Imaginez que Macky arrive en deuxième position après Wade, cela va compliquer également le travail que Bennoo est en train de faire. Cela veut dire donc, Bennoo devrait réfléchir beaucoup plus lucidement si, réellement sa perspective est de changer l’alternance. Il faudrait qu’il y ait un consensus. Un candidat unique à mon avis est la seule perspective qui puisse permettre à Bennoo au moins de provoquer la possibilité d’un second tour. S’il n’y a pas un candidat de Benno, il est fort possible que Wade passe au premier tour, mais il est fort possible comme second scenario que Benno ne soit pas à un deuxième tour éventuel. On ne sait jamais, la société civile peut se retrouver autour d’une personnalité forte capable de bousculer les données, comme on l’a vu dans certains pays africains.

Comment voyez- vous l’influence des groupes religieux dans un contexte politique marqué par le débat sur la succession ?

La question de la religion est très mal posée au Sénégal. Malheureusement, c’est une période assez trouble, ce qui fait que les débats portent sur de très petites phrases. Cela n’a pas porté sur les véritables questions de l’Etat républicain, sur la véritable démocratie au Sénégal et sur les véritables questions de liberté. Je pense que l’Etat laïc aujourd’hui devrait être le véritable socle de l’ensemble des composantes de notre société. Malheureusement, c’est la laïcité qui est en danger non pas par les déclarations de Wade, mais simplement par le silence coupable de tous les acteurs politiques. Tout le monde se cache derrière un carcan religieux et personne ne veut poser frontalement la question du débat sur la laïcité, du choix de notre République. Personne ne veut poser la question de l’expression plurielle des libertés, on se confine toujours derrière des calculs politiciens qui fait que le danger est réel ; c’est la mort de la laïcité, de la démocratie et de certains nombres de valeurs républicaines. Je crois que c’est un moment que la classe politique devrait saisir pour d’ici 2012, repositionner le débat. Le Sénégal est laïc c’est cela qu’il faut renforcer, essayer de maintenir et préserver pour que demain qu’on ne soit pas surpris parce que dans les scenarii que nous posons, personne n’évoque la possibilité d’un courant religieux par rapport à la Présidentielle. Je crois que si l’on regarde de très près, il y a des forces aujourd’hui qui posent au Sénégal la nécessité d’un état religieux, c’est un débat ouvert.

Pensez-vous réellement que la classe politique soit prête à amener ce combat si, l’on sait qu’elle est prompte à solliciter l’intervention des religieux pour régler ses différends ? Entre autres exemples, il y a Macky et Wade tout comme Mamadou Diop Decroix et Landing Savané qui sont allés à Touba pour solliciter l’intervention du khalife général des mourides.

Si vous vous rappelez même avec le conflit entre Idy et Wade, Tivaoune a été même le garant moral d’une rencontre officielle entre ces derniers. De manière globale, que ce soit la capitale du mouridisme ou du tidianisme et maintenant de plus en plus avec les chrétiens, on se rend compte que le débat religieux devient gênant pour l’ensemble des acteurs politiques traditionnels et Il y a un risque énorme d’une politisation de la religion, soit à des fins de préservation du pouvoir ou de conquête du pouvoir. Je pense qu’il faudrait que la classe politique prenne conscience que l’issue de la crise morale que nous vivons, ce n’est pas en portant au pouvoir une confrérie, mais c’est en renforçant l’Etat laïc. C’est, celui-ci qui peut mettre l’ensemble des confréries à un même niveau d’accès, au même niveau d’accès aux ressources, au même niveau de liberté d’expression et d’observation de leurs cultes. C’est l’Etat laïc qui garantit tous ces équilibres. Si on fait l’erreur de croire que les mourides ou les tidianes peuvent être des alliés contre d’autres confréries, c’est une grosse erreur qui risque de coûter très chère à l’équilibre de notre pays.

A votre avis que nous réserve 2010 sur le plan social ?

Sur le plan social, on a à peu près les mêmes types de problèmes. Autant la religion est une difficulté que personne ne pose correctement, autant le social, c’est le grand problème. C’est l’angoisse du Sénégal, mais on a des approches politiciennes, on utilise la jeunesse contre le pouvoir. Ce qui est extraordinaire, regardez par exemple, quand un acteur politique joue avec les marchands ambulants, ce social là, on ne le pose pas on le fuit et quand vous imaginez ce que cela va donner avec tous les problèmes qu’on a vécus en 2009, la question des coupures, la cherté des denrées de premières nécessité, l’éducation des enfants de la rue, on se rend compte que la question sociale est vraiment biaisée, elle est utilisée de manière politicienne. Je pense que, c’est le moment peut être pour la classe politique pourquoi pas, de tenir des assises sur les questions sociales. Autant la question religieuse se pose, autant les questions sociales et culturelles se posent. Ce serait très dangereux de jouer avec les jeunes. On a vécu 88 et 89 sous l’ancien régime, peut être que 2012 c’est encore loin et les problèmes des jeunes vont s’amplifier. Cela va prendre des tournures de plus en plus violentes. Il faut que les politiques prennent conscience que c’est une bombe à retardement.

- Mis en ligne par FATOU SY -




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