
Dakar veut installer l’ancien ministre Aziz Sow à la tête de la commission de la Cedeao. Son actuel président, le Ghanéen Mohamed Ibn Chambas, a été nommé secrétaire général du Groupe des Etats d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (Acp) à Bruxelles et doit quitter son poste en mars. Ancien ministre de l’Intégration africaine et du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), Aziz Sow aura en face de lui le Burkinabé Kadré Désiré Ouédraogo, 57 ans, qui fut pendant cinq ans Premier ministre du président Blaise Compaoré. Le gouvernement Sénégalais, met en avant le « passé récent » de M. Sow comme ministre de l’Intégration et du Nepad, son bilinguisme, « sa maîtrise des arcanes de l’institution ainsi que son expertise en matière de gestion. »
Ancien vice-gouverneur à la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) au moment de sa nomination surprise à la tête du gouvernement burkinabé en 1996, inconnu du sérail politique local, Kadré Désiré Ouégraogo avait endossé ses habits de Premier ministre avec une étiquette de technocrate. Il a passé quatre ans à la tête du gouvernement. Depuis 2001, il a entamé une carrière de diplomate qui l’a mené à Bruxelles, avec compétence auprès de la couronne Britannique.
C’est la première fois qu’un Sénégalais truste la présidence d’une organisation sous-régionale depuis la fin des mandats de Moussa Touré à la tête de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) dont le siège se trouve à...Ouagadougou. Aziz Sow ne part pas avec la faveur des pronostics en raison de l’expérience de son challenger dans la haute administration (ancien Premier ministre) et des questions d’intégration sous-régionale (ancien numéro deux de la Cedeao) et de l’activité frénétique de la diplomatie du Faso qui a retiré la candidature de l’actuel vice-président, Jean de dieu Somda pour présenter celle de Kadré Ouédraogo, dont le pedigree (bac maths-élém, classes prépa en France, diplôme de Hec-Paris, sciences-éco à la Sorbonne) n’est pas négligeable…
Comme le président Wade le fait depuis décembre 2009 en envoyant son ministre des Affaires étrangères dans les capitales ouest-africaines pour donner un coup de pouce aux chances de Aziz Sow, les Burkinabés ne restent pas les bras croisés et jouent leur carte à fond. Dans le quotidien pro-gouvernemental, « Sidwaya », il était récemment question du listing des bons points du « pays des hommes intègres » : le Burkina Faso se serait ainsi efforcé d’être le porte-parole de l’Afrique sur les questions relatives aux crises du continent, notamment en Guinée Bissau, en Côte d’Ivoire, en République Démocratique du Congo, en Somalie, au Tchad, en Centrafrique, au Soudan, en Erythrée, Djibouti et plus récemment en Guinée. Le journal soulignait le rôle du Président du Faso, Blaise Compaoré dans les processus de sortie de crise en Côte d’Ivoire, au Togo et en Guinée, de même que le déploiement du bataillon « Laafi » pour le soutien à la paix au Darfour…
Cette élection a lieu dans un contexte lourdement chargé en raison des périls qui pèsent sur la stabilité de l’Afrique de l’Ouest avec la crise politico-institutionnelle en Guinée, qui, au voisinage de la Sierra Leone et du Libéria, tout juste sortis d’une décennie de guerre civile, vit sous la menace d’une résurgence des bandes armées qui sévissent dans les zones forestières ; plus au nord, les Etats Sahariens de la sous-région (Mali et Niger) doivent faire face aux menaces de Aqmi (Al-Quaïda au Maghreb Islamique). Si l’intégration économique en Afrique de l’Ouest avance à grands pas, les questions de paix et de sécurité, de bonne gouvernance, de lutte contre la faim et les maladies, d’éducation des masses et d’arrimage soutenu au train de la mondialisation restent souvent en suspens… C’est rappeler donc l’intérêt que constitue la présidence de la commission de la Cedeao.
Le Burkina-Faso et son président, c’est de notoriété publique, depuis le début des années 90, sont impliqués dans toutes les grandes crises sous-régionales : Les diamants du Liberia et de la Sierra-Léone, la déliquescence de l’Etat Guinéen et l’impasse politique Ivoirienne en voie de résolution avec la tenue d’une présidentielle dont l’issue devrait mettre fin à onze ans d’instabilité. Si le Burkina-Faso et son président n’ont pas été des acteurs de premier plan (accès aux matières premières), ils ont soit subi leur géographie (migrations et peuplements du Nord de la Côte d’Ivoire) ou alors matérialisé une volonté de leadership (contrôle du processus de normalisation politique en Guinée) que ne leur autorisent pourtant ni leur poids économique, ni leur intérêt stratégique, encore moins leur influence diplomatique. Alors, tout tiendrait-il dans la gouaille du « beau Blaise » ?
Au moment de la prise du pouvoir par Me Wade en 2000, les acquis du Sénégal étaient indéniables. Les succès diplomatiques du Sénégal, notamment sur « comment le pays a pu faire élire Babacar Ndiaye à la tête de la Banque africaine de développement en 1985, Jacques Diouf à la direction de la FAO en 1993 », sont longuement expliqués dans le livre de l’ancien ambassadeur Falilou Kane. Pourquoi Air Afrique n’a pas éclaté en 1971 à la suite d’un différend entre les présidents Senghor et Houphouët-Boigny ? Qu’est-ce qui a fait éviter une guerre entre le Zaïre de Mobutu et le Congo-Brazzaville ? Si les témoins de l’histoire politique du Sénégal ne font pas dans un certain chauvinisme, ils relèvent néanmoins le départ qu’il y a entre les années 70, 80 et 90 et la « mauvaise passe diplomatique » du Sénégal depuis quelques années. Certes, très vite, le président Wade a innové en rompant avec la langue de bois en cours lors des grandes rencontres internationales. Les bons points de Wade ne manquent pas aussi : à partir de décembre 2001, il est successivement nommé président en exercice de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) et de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao).
Le Sénégal a de bonnes relations avec ses voisins ; son leadership dans la conception du Nepad est incontesté… Les accords de cessez-le-feu de Bouaké, les médiations à Madagascar, en Guinée-Bissau, la gestion concertée de l’émigration clandestine avec l’Espagne, les retrouvailles avec la Chine, la présidence et l’organisation du sommet de l’Oci ; et, surtout, la médiation en Mauritanie sont à mettre à son actif. Il est vrai que l’entregent de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane Gadio et la solidité de l’axe Washington-Dakar y sont pour beaucoup.
Si le président Compaoré, qui traîne comme un boulet la tragédie qui a accompagné sa prise du pouvoir avec l’assassinat de son « ami », le capitaine Thomas Sankara, est maintenant le nouveau médiateur en chef, si la bête noire des organisations de défense de la liberté de la presse depuis l’assassinat du journaliste Norbert Zongo peut être un nouveau messie, s’il a réussi à se forger l’identité du sage de la sous-région, c’est que la plupart de ses pairs n’en mènent pas large. La personnalité propre de l’homme-Wade n’est pas pour arranger les choses : la baisse des fréquences des visites de chefs d’Etat à Dakar, la rareté de Sénégalais à la tête d’institutions internationales et l’échec de sa médiation en Guinée en attestent.
On est bien loin de l’époque où Ahamadou Moctar Mbow se faisait élire haut la main comme directeur général de l’Unesco, l’une des plus importantes organisations du système des nations-unies. A qui la faute si l’élection d’un Sénégalais à la présidence de commission de la Cedeao est indécise, voire improbable ? Sans doute à un certain isolement consécutif à la diplomatie « personnalisée » du régime de l’alternance. Mais aussi à la naissance de nouvelles ambitions sous-régionales. Dakar n’est plus la capitale de l’Afrique occidentale Française ; son port n’est plus le premier de la sous-région, ses écoles et universités ont maintenant de sérieuses concurrentes ; le mythe du Sénégal, fils aîné de la France en Afrique de l’Ouest s’est effondré et avec lui, la fausse idée que tout (ou grande partie) devait revenir au « pays de la Teranga ».
L’air de rien, le président Blaise Compaoré s’affiche de fait comme le nouveau « parrain » de la sous-région. La diplomatie, dit-on, c’est faire et dire les plus vilaines choses de la manière la plus élégante. Et au jeu de la ruse, le président Wade se fait doubler sur son propre terrain…

















